Résumé : Le 7 juin 1893, en Afrique du Sud, Gandhi fut expulsé d'un compartiment de première classe en raison de sa couleur de peau. Il passa la nuit à la gare de Pietermaritzburg, transi de froid et profondément affecté par cette insulte. Peut-être en écho à la force intérieure qui aurait pu se révéler en lui, Gandhi la qualifia de « nuit la plus créative de [sa] vie ».
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Mohandas Karamchand Gandhi débarqua à Durban, en Afrique du Sud, en mai 1893. Personne, et surtout pas lui, n'aurait pu imaginer qu'un jour il serait connu dans le monde entier comme Mahatma, ou « grande âme ». En réalité, à 24 ans, il était un homme sans avenir. Il n'avait pas réussi à percer dans le droit en Inde – lors d'une occasion particulièrement douloureuse, il avait même manqué de courage pour prendre la parole au tribunal. Il saisit donc l'opportunité d'accepter ce qui n'était guère plus qu'un poste de clerc dans un grand cabinet musulman de Durban. Le monde entier sait, grâce au film Gandhi de Richard Attenborough, qu'il fut brutalement expulsé du train pour avoir voyagé en première classe, malgré un billet, dans les montagnes entre Durban et Pretoria. Cet événement, survenu une semaine seulement après son arrivée en Afrique du Sud, déclencha la crise qui allait faire de lui un leader capable d'« imprégner [ses compatriotes] de son esprit et de sa personnalité à un degré sans précédent dans l'histoire récente ». Voici le témoignage de Jan Christian Smuts, qui allait bientôt devenir le grand rival de Gandhi, et qui, après avoir lutté contre lui pendant de nombreuses années, en vint à penser qu'il n'était « pas digne de prendre la place d'un homme aussi grand » que Gandhi.
Nombreux sont ceux, avant et après Gandhi, qui ont été insultés dans leur humanité même, comme ce fut le cas ce jour-là. Pourtant, pour une raison qui lui échappe, cette nuit devint « la plus créative de sa vie ». Comme il le raconte dans son autobiographie, Mes expériences avec la vérité, il passa la nuit à la gare de montagne de Pietermaritzburg, transi de froid et en proie à une vive émotion face à l'insulte. Pris entre deux impulsions, il n'en suivit aucune. Il jura de ne ni retourner en Inde ni rester (il était avocat, après tout) pour demander des comptes à la compagnie ferroviaire. Ces deux choix définissent la manière dont la plupart d'entre nous réagissons à un tel affront, ou à toute menace ; mais chez Gandhi, la rage et l'humiliation furent comme contraintes de trouver un autre canal, plus créatif, lorsqu'il renonça à ces deux réactions de « fuite ou de combat ». C'est comme s'il ne lui restait qu'une seule option : tourner son attention – sa colère – vers les questions bien plus vastes des préjugés raciaux, de l'injustice et de l'exploitation que non seulement lui, mais aussi tous ses compatriotes indiens, subissaient de la part des colons européens. Il est instructif de se pencher aujourd'hui sur cette lutte historique car, comme l'a dit le Bouddha compatissant, « les gens sont souvent insensibles » ; des milliers d'êtres humains ont éprouvé les mêmes émotions, chacun à sa manière et à sa propre échelle, face aux injustices qui continuent de défigurer les relations humaines.
Voici un détail intéressant qui illustre les nombreux contrastes de l'approche unique de Gandhi : de retour en Inde, il refusa de voyager en première classe, bien que des wagons entiers fussent mis à sa disposition. En 1930, au plus fort de la lutte pour l'indépendance, il fit plier l'Empire britannique qui obligeait les Indiens pauvres à payer leur sel ; or, lui-même n'utilisait même plus de sel à cette époque, y ayant renoncé comme pratique spirituelle et comme autre façon de se sentir solidaire des plus démunis. Pour lui, c'était toujours le principe qui primait, et non ce qu'il avait à gagner ou à perdre personnellement.