Dharma Lab · Épisode 1
Une conversation entre Cortland Dahl et Richie Davidson sur la gentillesse, la compassion et ce que dit réellement la science.
Dharma Lab · Cortland Dahl et Richie Davidson
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Résumé
Ce que le dalaï-lama appelle sa religion — et ce que la science commence enfin à comprendre
Contenu
Dans le tout premier épisode de Dharma Lab, Cortland Dahl et Richie Davidson posent une question en apparence simple : qu’est-ce qui compte le plus ? Leur réponse : la bienveillance et la compassion. Mais y parvenir exige une méthode précise. La conversation explore ce qui distingue la bienveillance de la compassion, pourquoi l’empathie et la compassion sont différentes et pourquoi les confondre peut être à l’origine du burn-out. Ils abordent également les preuves que ces qualités sont innées plutôt qu’acquises, et enfin la pratique la plus simple qu’ils connaissent pour les mettre en pratique.
Imaginez une pièce remplie de plus de 350 enfants de trois ans, amenés un par un pour observer une chercheuse simuler un doigt coincé dans un bloc-notes : un « Aïe ! » sec, une grimace, une expression de douleur. Certains enfants éclatent en sanglots. D’autres s’approchent et embrassent son doigt. Même instant, même signal de douleur, deux réactions humaines totalement différentes. Cette scène – sur laquelle nous reviendrons – illustre en miniature l’essence même de cette discussion.
Le dalaï-lama a prononcé une phrase qui circule sur internet. Presque tout le monde l'a vue : « Ma religion, c'est la bonté. » C'est si simple qu'on pourrait presque l'oublier. Mais Richie Davidson, qui a passé des décennies en dialogue étroit avec Sa Sainteté et qui l'a rencontré d'innombrables fois, affirme que lorsqu'on est réellement en sa présence, cette citation cesse d'être une simple phrase et devient une réalité tangible. Quand le dalaï-lama est avec vous, il est pleinement présent. Il remarque si vous êtes mal à l'aise sur votre chaise. Il ajuste le coussin. Ce sont des petites choses, des choses ordinaires, mais il les fait constamment, avec tout le monde, sans prévenir. Le potentiel du dalaï-lama se révèle alors pleinement.
Cortland Dahl a passé près de dix ans en Asie, à la rencontre de grands maîtres de ces traditions méditatives. Il pratiquait lui-même la méditation depuis huit ou neuf ans avant son départ : la pleine conscience, l’entraînement de l’attention, l’apprentissage de la présence. C’est ainsi qu’il concevait la méditation. Ce qui le surprit, lors de ses rencontres avec des enseignants comme Mingyur Rinpoche, fut le peu d’informations qu’il entendait sur la pleine conscience. Ce qu’il entendait sans cesse, c’était la bienveillance, le service, cette attitude qui consiste à chercher, où que l’on soit, quoi que l’on fasse, à être utile aux autres.
« Pourquoi personne ne me l'a dit ? Je fais attention à ma respiration depuis huit ans, et apparemment, c'est la chose la plus importante. »
— Cortland Dahl
Richie est parvenu à la même conclusion par un chemin différent. Il applique ce qu'il appelle un test décisif à chaque pratique avancée qu'il rencontre : cela vous rend-il plus bienveillant ? Si ce n'est pas le cas — et il attribue cela directement à l'influence du dalaï-lama —, à quoi bon ? La pleine conscience, en psychologie bouddhiste, est perçue comme un fondement. Comme les fondations d'une maison. Si l'on s'arrête là, on a construit les fondations, mais pas la maison. La sagesse et la compassion constituent la structure. La respiration n'a jamais été que le point de départ.
En 1992, lors de sa première rencontre avec le dalaï-lama, aucun manuel de neurosciences ne mentionnait la bonté ou la compassion dans son index. Le dalaï-lama lui demanda alors : « Pourquoi ne pas utiliser les mêmes outils que ceux employés pour étudier la dépression et l’anxiété afin d’étudier ces qualités ? » Cette question a donné lieu à des décennies de recherche. Et l’une des premières étapes de cette recherche, avant même de pouvoir mesurer quoi que ce soit, fut de définir ses termes.
La distinction établie par Richie est précise et d'une grande utilité pratique. La compassion est une disposition à soulager la souffrance ; elle requiert la présence de souffrance pour se manifester. La bienveillance, quant à elle, n'a pas cette condition préalable. On peut être bienveillant envers une personne parfaitement heureuse, qui ne souffre en aucune circonstance. La bienveillance est simplement une attitude qui vise l'épanouissement d'autrui. Ces deux qualités sont étroitement liées, profondément imbriquées – et à ce jour, aucune étude n'a comparé directement leurs mécanismes cérébraux chez les mêmes participants. Le champ de recherche est encore en cours d'élaboration.
Ce que ces deux notions ont en commun — et c'est là que la science devient intéressante — c'est qu'elles ne sont pas avant tout des sentiments. Dacher Keltner, fondateur du Greater Good Science Center de Berkeley, classe la compassion parmi les émotions. Richie conteste cette classification, non pas en niant l'existence du sentiment, mais en insistant sur le fait qu'il n'en est pas l'essentiel. La composante motivationnelle, soutient-il, est absolument centrale. On ne peut éprouver de la bienveillance ou de la compassion sans une disposition motivationnelle concomitante : la disposition, dans le cas de la bienveillance, à promouvoir le bonheur d'autrui ; dans le cas de la compassion, à soulager sa souffrance. Cela ne s'applique pas aux autres émotions. La tristesse n'exige aucune action de notre part. La bienveillance et la compassion sont, par nature, tournées vers l'extérieur. Elles tendent vers autrui.
Cela a une conséquence pratique pour quiconque tente de méditer sur ces qualités : si l’on se focalise excessivement sur le sentiment, on devient subtilement replié sur soi. L’attention se replie sur elle-même – est-ce que je ressens la bonne chose ? – et le lien relationnel se rompt. Le sentiment est réel, mais il n’est qu’un effet secondaire. C’est l’orientation elle-même qui importe.
L'empathie et la compassion sont souvent utilisées comme synonymes. Or, les neurosciences montrent qu'elles sont presque opposées. Lorsque vous éprouvez de l'empathie pour une personne souffrante, votre cerveau active les réseaux de la douleur : vous ressentez littéralement sa souffrance. Lorsque vous avez de la compassion pour une personne souffrante, vous activez un tout autre ensemble de réseaux : ceux associés aux émotions positives, à la chaleur humaine et, chose remarquable, au cortex moteur, la région du cerveau qui contrôle l'action physique. Chez les méditants réguliers qui génèrent de la compassion, l'activité cérébrale, mesurée par IRM, révèle que le cortex moteur s'active même en l'absence totale de stimulation. Lorsque Richie a partagé cette découverte avec Mingyur Rinpoché, la réaction a été immédiate : « Bien sûr ! Lorsque vous générez de la compassion, vous vous préparez à agir. Ainsi, dès que vous serez confronté à la souffrance dans le monde, vous agirez spontanément. » La compassion n'est pas un sentiment de sollicitude. C'est une préparation à l'action.
Cette distinction a des conséquences concrètes sur notre compréhension du burn-out. Le terme « fatigue de compassion », largement utilisé dans le secteur de la santé et les professions d'aide, est, selon Richie, un terme impropre. En réalité, lorsque les infirmiers, les médecins et les soignants s'épuisent, ce n'est pas un excès de compassion, mais un excès d'empathie. Ils absorbent la souffrance de leurs patients, activent leurs propres mécanismes de stress et de douleur, et ce, jour après jour, sans issue. La compassion, celle qui suscite des émotions positives et oriente vers l'action, n'entraîne pas cet effondrement. Elle est une source d'énergie en soi.
Certains enfants de trois ans ont éclaté en sanglots lorsque la chercheuse a dit « Aïe ! ». D'autres se sont approchés et lui ont embrassé le doigt. Une illustration parfaite de l'opposition entre empathie et compassion, chez des enfants qui apprenaient à peine à parler. À 36 mois, influencés par l'exemple de leurs parents, ils suivaient déjà des chemins différents.
Les enfants qui pleuraient n'avaient rien fait de mal. L'empathie est une capacité réelle et essentielle ; elle est souvent la porte d'entrée vers la compassion, la première résonance qui nous permet de percevoir l'expérience d'autrui. Mais si nous restons cantonnés à l'empathie, nous sommes submergés. Les enfants qui ont embrassé le doigt avaient franchi une étape : ils étaient passés de la douleur à l'empathie envers la personne. Ce changement de perspective, selon Richie, est l'une des choses les plus importantes qu'un être humain puisse apprendre.
Un débat ancien, remontant à plusieurs siècles dans les traditions contemplatives, oppose les personnes bienveillantes et compatissantes quant à leur caractère inné ou acquis. La science, selon Richie, a désormais apporté une réponse très claire et sans équivoque : nous naissons ainsi. Des études menées auprès de nourrissons de six mois – avant tout conditionnement social significatif – montrent que les enfants manifestent une préférence nette et sans ambiguïté pour les interactions bienveillantes et prosociales par rapport aux interactions égoïstes ou agressives. On ne leur a pas appris à préférer la bienveillance ; cette préférence est innée.
Des nourrissons de six mois, exposés à des situations où la bienveillance est présente par rapport à des situations où l'interaction est égoïste et agressive, manifestent une préférence nette et marquée pour les interactions bienveillantes. Sans ambiguïté. Absolument limpide. Avant même qu'ils ne puissent parler, avant même d'avoir bénéficié d'une véritable socialisation.
Cela change la nature même de la pratique. Si la bienveillance est innée – non pas quelque chose d'étranger à importer dans l'esprit, mais une qualité déjà présente au plus profond de notre être –, alors les pratiques qui la cultivent ne sont pas des actes de construction, mais des actes de reconnaissance. Il ne s'agit pas de créer ex nihilo, mais de retrouver ce qui a toujours été là.
Cortland décrit deux modèles généraux de pratique dans les traditions contemplatives. Le premier conçoit l'esprit comme un mélange de qualités saines et malsaines, et envisage la pratique comme un apprentissage visant à développer les qualités saines et à atténuer les malsaines – la bienveillance étant l'antidote à la colère. Le second modèle, que l'on retrouve notamment dans la tradition tibétaine, est plus radical. Des qualités comme la bienveillance ne sont pas en conflit avec les états malsains. Elles sont présentes à chaque instant de l'expérience, même dans les moments difficiles – de manière subtile, souvent imperceptible.
Il prend l'anxiété comme exemple. L'anxiété peut se manifester de manière toxique, c'est indéniable. Mais regardez de plus près ce qui se cache derrière, et vous découvrirez quelque chose de sain au fond : l'instinct de conservation, un réflexe fondamental de ne pas souffrir, un désir très humain de sécurité. Même dans les situations les plus difficiles, la graine de la bienveillance demeure. De ce point de vue, la pratique n'est pas un perfectionnement personnel. C'est, comme le dit Cortland, une découverte de soi . Vous ne changez rien. Vous apprenez à voir ce qui était déjà ainsi. La métaphore de Richie est l'illusion du vase et des visages : un même objet, une perception totalement différente, simplement par un changement de perspective.
Ces qualités étant innées, il suffit de peu pour les activer. Chez les personnes n'ayant jamais médité, des changements cérébraux mesurables apparaissent après seulement deux semaines de pratique de la bienveillance. Et ces changements ne sont pas de simples curiosités structurelles : ils permettent de prédire le comportement altruiste d'une personne lors de tâches comportementales rigoureuses. Les connexions neuronales sont déjà présentes. La pratique les active.
Lors d'essais rigoureux du programme Healthy Minds — une application mobile entièrement gratuite —, les participants ont constaté une amélioration de 20 à 30 % de leurs symptômes de dépression et d'anxiété. Cinq minutes par jour, pendant un mois.
Les effets ne se limitent pas à l'individu. Une étude publiée a montré que les enseignants ayant suivi le programme Healthy Minds présentaient une réduction mesurable de leurs préjugés raciaux inconscients envers les groupes ethniques et raciaux minoritaires. Ces préjugés inconscients sont en deçà du seuil de conscience ; ils ne peuvent être auto-déclarés et ne sont pas sensibles aux seules bonnes intentions. Or, il s'avère qu'ils sont sensibles à ce type de formation. Et les conséquences sur les inégalités de réussite scolaire – qu'une part importante des recherches associe précisément à ce type de préjugés en milieu scolaire – sont considérables.
D'après une étude non publiée du même centre, les enseignants ayant suivi la formation ont développé une confiance nettement supérieure envers leur direction que ceux qui n'y ont pas participé. Une pratique de bien-être individuel induisant un changement systémique de la confiance institutionnelle. Cet effet d'entraînement, qui peut paraître utopique, se confirme dans les données.
Avant d'enregistrer cet épisode, Cortland et Richie ont marqué une pause d'une minute environ. Cortland pratiquait une méditation traditionnelle, imaginant que le bien qui pourrait naître de la conversation se propagerait à travers tous ceux qui l'entendraient et toutes les personnes qu'ils rencontreraient, dans toutes les directions. Richie était dans le même état d'esprit : il imaginait que ce projet aiderait les gens à découvrir la véritable nature de leur esprit, à se connecter à leur propre bonté innée et à rayonner à partir de là. Tous deux reviennent à ce type de réflexion tout au long de la journée. Richie le fait lors de ses balades à vélo. Il le fait, avoue-t-il, même en nettoyant la litière du chat.
Cette pratique est d'une simplicité presque gênante. Avant toute activité, prenez un instant pour réfléchir à la façon dont ce que vous faites pourrait être bénéfique non seulement pour vous, mais aussi pour les autres – et laissez cette réflexion s'élargir. Cela ne coûte rien. Cela prend moins d'une minute. Et cela transforme complètement la qualité de l'activité.
Nous passons la plupart de notre temps à satisfaire nos besoins, avec le sentiment d'attendre quelque chose de chaque interaction, de chaque emploi, de chaque situation. Cet état d'esprit est empreint d'un sentiment de faim, de manque. L'état d'esprit altruiste, à l'inverse, est tout le contraire. On ne peut être bienveillant ou compatissant et avoir l'impression de manquer de quelque chose, car donner, c'est avoir suffisamment à donner.
Plus on donne, plus on se sent riche. Ni plus pauvre, ni épuisé, mais enrichi. C'est un cercle vertueux, qui fonctionne à l'inverse de ce que la plupart d'entre nous imaginent. Le problème n'est pas de trop donner. Le véritable obstacle, de plus en plus documenté, c'est la solitude et l'isolement social – ce sentiment profond d'être coupé des autres – qui rongent le bien-être et la santé physique d'une manière que la recherche commence à peine à mesurer pleinement. La solution est plus simple qu'on ne le croit : dire merci, faire un compliment, remarquer quelqu'un. Autant d'occasions qui se présentent plusieurs fois par jour.
La religion du dalaï-lama est la bienveillance. Cet épisode suggère qu'elle pourrait être celle de chacun — déjà présente, sous-jacente à tout le reste — et que sa pratique consiste surtout à apprendre à la percevoir.