Dharma Lab · Série Né pour s'épanouir
Richie Davidson et Cortland Dahl
Richie Davidson commence par une question provocatrice : pour un scientifique qui étudie les habitudes, l’expression « habitude consciente » peut sembler paradoxale. Par définition, les habitudes sont automatiques — des processus que le cerveau exécute sans notre intervention. Alors, que signifie en construire une consciemment ? Cet épisode de Dharma Lab répond à cette question à travers un cadre en quatre parties tiré du livre « Born to Flourish » de Richie et Cortland Dahl — et, ce faisant, propose une nouvelle perspective sur les raisons pour lesquelles la plupart de nos meilleures intentions s’évaporent sans que nous nous en rendions compte.
La conversation passe des maîtres de méditation de Katmandou au chien de Pavlov, d'une étude ratée sur l'intégration d'une application à l'architecture du cortex préfrontal — et aboutit à une réponse étonnamment pratique au plus vieux problème d'amélioration personnelle : non pas ce qu'il faut changer, mais comment faire en sorte que cela devienne permanent.
L'idée
Cortland commence son récit par un souvenir de Katmandou. Il vivait dans des communautés de réfugiés tibétains et rencontrait des maîtres de méditation – des personnes extraordinaires à tous égards. Mais ce qui l'a le plus marqué, ce n'était ni leur chaleur humaine ni leur sagesse. C'était leur pratique quotidienne. Consciemment et assidûment. Ces gens n'étaient pas arrivés quelque part et ne s'étaient pas contentés de suivre le courant. Ils s'étaient entraînés avec acharnement, à l'instar des athlètes olympiques ou des musiciens de renommée mondiale : en y consacrant de longues heures.
Pourtant, leur pratique n'était pas de cette répétition machinale qui engendre une habitude inconsciente. Dérouler un tapis de bain avant de prendre une douche : on le fait machinalement, à chaque fois, et c'est bien là l'essentiel. Prendre le même chemin pour aller au travail jusqu'au jour où l'on se souvient, à mi-chemin du retour, qu'il faut s'arrêter à l'épicerie : le cerveau a calculé l'itinéraire pour nous, de manière totalement inconsciente. Voilà une habitude au sens classique du terme : réflexe, automatique, efficace.
Une habitude consciente est quelque chose que l'on fait de manière répétée, mais en étant pleinement conscient de le faire — ce qui est très différent d'une habitude typique où l'on agit automatiquement.
— Richie Davidson
Ce que les maîtres de la méditation incarnent — et ce que Richie et Cortland soulignent — est différent : une pratique en pleine conscience. Une répétition sans relâche. Le paradoxe se résout lorsqu’on comprend que le but n’est pas de rendre la pratique inconsciente, mais de l’ancrer si profondément qu’elle devienne un réflexe fiable et constant.
Le cadre
La plupart des gens, lorsqu'ils envisagent de prendre une nouvelle habitude, pensent à la troisième étape : l'action. Ils décident de ce qu'ils vont faire et tentent de le faire. Or, selon la méthode « Born to Flourish », on néglige les trois quarts du travail, et chaque étape est fondamentalement différente, ce qui explique précisément pourquoi les réduire à une seule étape est voué à l'échec.
Selon Cortland, cette architecture se résume ainsi : la vision inspirante doit être grandiose ; l’ intention, d’une précision implacable ; et l’ action, modeste . Il faut ensuite répéter le processus , car c’est ainsi que le cerveau crée de nouvelles connexions. Chaque étape est mal calibrée si elle est traitée de la même manière, et la plupart d’entre nous les mal calibrons toutes les quatre.
Étape 1
Lors du développement initial de l'application Healthy Minds avec l'agence de design IDEO, Cortland et Richie ont mené la première semaine du programme auprès d'un groupe test afin d'identifier les points forts et les points faibles. Certains participants ont commencé et continué, tandis que d'autres ont abandonné. Interrogés sur les raisons de cet abandon, la réponse a été unanime : « J'aimais ça. Je me sentais mieux. J'avais vraiment envie de continuer. J'ai simplement perdu le rythme. »
Ils n'avaient pas abandonné parce que ça ne fonctionnait pas. Ils avaient abandonné parce que l'étincelle d'inspiration initiale avait été perçue comme un événement ponctuel. Un week-end chargé, des vacances, quelques jours d'absence, et l'élan s'était dissipé. Pendant ce temps, ceux qui persévéraient étaient ceux qui entretenaient la flamme : un échange avec un ami, un podcast, une lecture de cinq minutes sur le sujet. De petits apports réguliers qui maintenaient la motivation.
Il faut considérer l'inspiration presque comme une compétence ou une pratique à part entière. C'est comme faire le plein d'essence : on remplit le réservoir une fois, mais il finira par être à court.
— Cortland Dahl
Richie décrit ce phénomène au niveau cérébral : l’inspiration active les réseaux de saillance et de récompense, des structures qui attribuent une importance particulière aux choses et qui produisent une brève émotion positive lorsque nous rencontrons une personne inspirante ou que nous imaginons ce que nous pourrions devenir. Cette étincelle neurologique est à l’origine de la motivation initiale à s’engager. Mais si elle n’est jamais ravivée, elle s’éteint.
Selon Cortland, notre point faible est de considérer l'inspiration comme acquise, car nous l'avions toujours à l'origine. Nous oublions qu'elle ne se maintiendra pas d'elle-même. Cultiver l'inspiration doit devenir une pratique à part entière , et non plus une simple condition préalable.
Étape 2
L'intention, c'est le point de rencontre entre l'inspiration et la réalité – et c'est là que la plupart des échecs surviennent. Richie explique comment beaucoup de personnes, surtout lorsqu'elles abordent la méditation pour la première fois, se heurtent à ce qui leur semble une tâche impossible : méditer 45 minutes, une heure par jour ? « Je n'y arriverai jamais. » Alors, elles n'essaient même pas. Non pas par manque de volonté, mais par absence d'une intention concrète et raisonnable sur laquelle s'appuyer.
Le cortex préfrontal, centre de planification du cerveau, ne peut agir que sur des intentions précises. Des intentions vagues comme « Je veux être plus présent » ou « Je vais prendre soin de ma santé mentale » ne lui fournissent aucune base d'action. Plus l'intention est concrète, plus le réseau exécutif peut organiser les comportements en conséquence. Une intention n'est pas un simple souhait ; c'est un plan que le cerveau peut mettre en œuvre.
L'inspiration sans intention concrète n'est que la recette de la procrastination. On a un bref élan d'enthousiasme, certes, mais faute de le traduire en plan et en objectif, il s'évanouit.
— Cortland Dahl
Cortland propose un exemple concret. Imaginons que vous souhaitiez être moins distrait·e : vous avez décidé de pratiquer la pleine conscience. Se dire « Je vais essayer d’être plus attentif·ve aujourd’hui » est un début, mais reste vague. Comparons cela à : le matin, lorsque je me brosse les dents, je vais couper le podcast et me concentrer sur ce que je fais. Et lorsque je suis dans la cuisine avec mon/ma partenaire, je vais être pleinement présent·e. Cette seconde approche offre au cerveau des supports concrets – des rituels existants – auxquels rattacher cette intention.
Comme le souligne Cortland, ce dosage est contre-intuitif : au niveau de l’inspiration, on aspire à une vision grandiose , une version grandiose et cinématographique de ce que l’on devient. Mais au niveau de l’intention, cette même grandioseté est contre-productive. L’intention doit être modeste, concrète et ancrée dans une activité quotidienne.
Étape trois
Quand Cortland repense aux moments de sa vie où il a opéré un changement réel et durable, un schéma se répète : cela s’est produit lorsque le pas à entreprendre était suffisamment petit pour être fait sur-le-champ. L’inspiration lui disait de faire quelque chose de grand . La procrastination lui disait de remettre à demain . Ce qui a finalement fonctionné, c’est de lâcher prise sur la grandeur et de faire une petite chose aujourd’hui , tant que l’idée était encore présente à son esprit.
Richie décrit sa propre version de cela : les tâches ménagères. Son réflexe a toujours été de procrastiner. Mais il a appris à évaluer la situation : « Est-ce que ça va prendre longtemps ? Ai-je le temps maintenant ? » Et si la réponse est à la fois non et oui, il s’y met tout simplement, en considérant cela comme un exercice de mise en pratique de ses intentions. Pas une corvée. Juste une petite répétition.
Remarque importante de Richie : l’action ne se limite pas à l’action physique. L’action mentale compte aussi. Être conscient – remarquer ce qui se passe dans son esprit, porter son attention sur le moment présent – est en soi une action, au sens neurologique plein du terme. L’élément d’habitude consciente, ajoute Cortland, est presque la conscience elle-même : l’acte de remarquer est la pratique.
La métaphore employée par Cortland : une multitude de petites gouttes qui remplissent lentement une étendue d’eau, plutôt que d’attendre un torrent impétueux. Le torrent, dit-il, ne vient presque jamais. Les gouttes, elles, peuvent toujours arriver.
Étape quatre
Environ 99 % des neurones du cerveau sont ce que Richie appelle des neurones d'association : non spécialisés dans le traitement sensoriel ou moteur, ils sont libres d'établir des associations entre n'importe quoi. Ces associations ne sont pas préétablies. Elles se forment par la répétition. Chaque fois qu'on répète une action, les réseaux neuronaux impliqués s'activent simultanément et les connexions entre eux se renforcent. C'est ainsi que fonctionne tout apprentissage : du célèbre chien de Pavlov salivant au son d'une cloche, à Wayne Gretzky lisant une pièce de théâtre avant qu'elle ne soit jouée, en passant par le méditant prenant conscience du moment où son esprit s'est égaré.
Cinq minutes par jour, pendant un mois, suffisent à modifier la connectivité cérébrale. Il n'en faut pas beaucoup pour créer de nouvelles connexions ; ce qui est essentiel, c'est la répétition.
— Richie Davidson
Cortland souligne également les données du programme Healthy Minds : des études confirmées montrent désormais que moins de cinq minutes de pratique, même après une seule semaine, commencent à produire un effet mesurable. Inutile d’être un expert en méditation. Mais la régularité est essentielle, car sans répétition, ni l’inspiration, ni l’intention, ni l’action ne peuvent modifier les mécanismes sous-jacents.
Les maîtres de méditation de Katmandou ne pratiquent pas parce qu'ils n'ont pas terminé leur apprentissage. Ils pratiquent parce que c'est ainsi que se déroule l'entraînement à tous les niveaux – et parce que le cerveau, contrairement aux muscles, ne stagne pas. Il continue de former de nouvelles associations tant qu'on continue à en créer.
La récompense
Ce qui distingue cette méthode d'une simple technique de création d'habitudes, selon Cortland, c'est son impact sur le réseau exécutif lorsqu'on la pratique de cette manière. Renforcer le cortex préfrontal – en formulant et en mettant en œuvre consciemment des intentions de façon répétée – ne se limite pas à développer l'habitude spécifique que vous travaillez. Cela accroît votre capacité générale à maîtriser vos pensées, vos émotions et vos impulsions . Vous entraînez littéralement les mécanismes de l'autonomie.
Ce qui est formidable, c'est que cela ne se limite pas à créer des choses positives automatiquement. Vous êtes pleinement conscient et aux commandes ; en renforçant cette capacité, vous facilitez l'adoption de chaque nouvelle habitude.
— Cortland Dahl
Toute la thèse de « Born to Flourish » repose sur une seule affirmation : l’épanouissement est une compétence . Ni une circonstance, ni un don, ni quelque chose qui vous arrive par hasard. Une compétence – ce qui signifie qu’elle peut être pratiquée, développée et approfondie par quiconque est prêt à y consacrer un petit effort constant et conscient.
Les maîtres de méditation de Katmandou le savaient bien avant que les neurosciences ne le confirment. Aujourd'hui, comme le dit Richie, nous disposons des données qui prouvent qu'ils avaient raison.
Vous souhaitez approfondir le sujet ? Lisez la transcription intégrale et éditée de cet épisode.